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Des rhizomes amylacés cuits en Afrique du Sud il y a 170 mille ans, décembre 2019

Des rhizomes amylacés cuits en Afrique du Sud il y a 170 mille ans, décembre 2019

Une équipe internationale de paléobotanistes et archéologues révèle, dans un article qui vient d’être publié dans la revue Science, qu’il y a 170 000 ans, les habitants de Border Cave (une grotte d’Afrique du Sud) extrayaient du sol, vraisemblablement avec des bâtons à fouir, des rhizomes riches en carbohydrates, et les ramenaient à la grotte pour les cuire et les consommer. Cette découverte apporte des informations inédites sur les pratiques alimentaires des premiers hommes anatomiquement modernes d’Afrique australe.

Les archéologues disposent actuellement d’une panoplie d’outils pour reconstruire le régime alimentaire de nos ancêtres. Mais, pour les périodes anciennes, ils disposent de peu d’informations directes sur les espèces végétales consommées et leur mode de préparation. Les fouilles menées depuis 2015 par une équipe Franco-Sud Africaine à Border Cave, une vaste cavité située dans les Monts Lebombo - à la frontière entre le KwaZulu-Natal (Afrique du Sud) et l’Eswatini, le nouveau nom donné au Swaziland - ouvrent une fenêtre inespérée sur les pratiques alimentaires paléolithiques. Ce site est mondialement connu pour la découverte de restes humains attribués aux premières hommes anatomiquement modernes (une sépulture de nouveau-né associée à un objet de parure datée de 74 000 ans y a en effet été découverte).  

Deux archéobotanistes, Lyn Wadley et Chrissie Sievers (Université de Witwatersrand), ont intégré l’équipe de chercheurs qui compte également Francesco d’Errico (UMR-CNRS PACEA, Université de Bordeaux, Ministère de la Culture) et Lucinda Backwell (CONICET). Ils ont reconnu à la fouille des petits restes carbonisés de rhizomes et montré aux autres archéologues comment prélever les spécimens sans les endommager. Une cinquantaine de rhizomes entiers carbonisés a été identifiée comme appartenant au genre Hypoxis. L’identification a été effectuée sur la taille et la forme des rhizomes et sur la structure vasculaire examinée au microscope électronique à balayage. Les rhizomes de l'hypoxie moderne et leurs homologues anciens ont des structures cellulaires similaires et les mêmes inclusions de faisceaux de cristaux microscopiques, appelés raphides. Ces caractéristiques sont encore reconnaissables sur les spécimens carbonisés vieux de 170 000 ans. Wadley et Sievers ont créé en parallèle une collection de rhizomes modernes et d'autres géophytes présents dans les montagnes Lebombo. Les rhizomes d'hypoxie sont riches en glucides et ont une valeur énergétique d'environ 500 KJ/100g.

Bien qu'ils soient comestibles crus, ces rhizomes sont fibreux et difficiles à mâcher. La cuisson les rend plus faciles à peler et à digérer, ce qui aurait permis d'en consommer davantage et d'en accroître les bienfaits nutritionnels. Les habitants de Border Cave ont probablement extrait ces rhizomes près de la grotte et les ont ramenés pour les cuire dans les cendres des foyers. Cette découverte implique l'utilisation de bâtons de bois pour extraire les rhizomes du sol. L'un de ces outils, le plus ancien connu à ce jour, a été trouvé à Border Cave et daté par Carbone 14 d’environ 40 000 ans. Le fait qu'ils aient été ramenés à la grotte plutôt que consommés sur place suggère que la nourriture était partagée.

L'Hypoxis angustifolia, l’espèce consommée au Paléolithique selon selon les chercheurs, est à feuillage persistant, ce qui lui permet d'être visible toute l'année, contrairement aux espèces d'Hypoxis à feuilles caduques, plus communes. Il prospère dans une variété d'habitats et est donc susceptible d'avoir été largement répandu dans le passé, comme c'est le cas aujourd'hui. Il est présent en Afrique subsaharienne, au Sud-Soudan, dans certaines îles de l'océan Indien et au Yémen. Sa présence au Yémen peut impliquer une distribution encore plus large au cours de phases climatiques plus humides que l’actuelle. Ces rhizomes ont pu fournir une source de nourriture fiable lors de déplacements des populations anatomiquement modernes.

Référence de l'article, DOI : Lyn Wadley, Lucinda Backwell, Francesco d’Errico, Christine Sievers.  Cooked starchy rhizomes in Africa 170 thousand years ago, Science - DOI: 10.1126/science.aaz5926

Border Cave, Afrique du Sud

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2020


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