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Préhistoire de la compassion ou comment l’infirmité et les différences étaient perçues dans les sociétés préhistoriques, juillet 2014

Une équipe internationale d’anthropologues, coordonnée par des chercheurs du CNRS - Université de Bordeaux et de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE), membres de la communauté du LabEx LaScArBx, rattachés à l’UMR PACEA, apporte de nouveaux éléments dans un article publié le 23 juillet 2014 dans la revue PLOS ONE.

Publié le mercredi 23 juillet 2014

Earliest cranio-encephalic trauma from the Levantine Middle Palaeolithic : 3D reappraisal of the Qafzeh 11 skull, consequences of pediatric brain damage on individual life condition and social care. PLoS ONE, vol. 9, issue 7, e102822, 10 p. (doi:10/1371/journal.pone.0102822)

Auteurs :


Hélène COQUEUGNIOT 1,2*, Olivier DUTOUR 1,3,4, Baruch ARENSBURG 5, Henri DUDAY 1,3, Bernard VANDERMEERSCH 1, Anne-marie TILLIER 1,6

1-Unité Mixte de Recherche 5199 – De la Préhistoire à l’Actuel : Culture, Environnement et Anthropologie  (PACEA), Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) – Université de Bordeaux, Pessac, France.

2-Department of Human Evolution, Max Planck Institute for Evolutionary Anthropology, Leipzig, Allemagne.

3-Laboratoire d'Anthropologie biologique Paul Broca, Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE), Paris, France.

4-Department of Anthropology, University of Western Ontario, London, Canada.

5-Department of Anatomy and Anthropology, Sackler School of Medicine, Tel Aviv University, Ramat Aviv, Israel.

6-Museum of Archaeology and Anthropology, University of Pennsylvania, Philadelphia, USA.

* auteur de correspondance : helene.coqueugniot@u-bordeaux.fr       



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Résumé en français : 


Préhistoire de la compassion ? A propos d’un traumatisme cranio-cérébral avec séquelles neuro-cognitives probables chez un adolescent du Paléolithique moyen, inhumé il y a 100 000 ans avec une offrande funéraire


Comment l’infirmité et les différences étaient-elles perçues dans les sociétés préhistoriques ? Une équipe internationale d’anthropologues, coordonnée par des chercheurs du CNRS - Université de Bordeaux et de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE), membres de la communauté du LabEx LaScArBx, rattachés à l’Unité de Recherche de la Préhistoire à l'Actuel : Culture, Environnement et Anthropologie (PACEA- CNRS / Université de Bordeaux / ministère de la Culture et de la Communication, apporte de nouveaux éléments dans notre perception de cette question. Grâce à la réévaluation par les méthodes modernes de l’imagerie numérique et des reconstructions tri-dimensionnelles d’un cas paléopathologique de traumatisme crânien d’un jeune adolescent issu des niveaux moustériens de Qafzeh, ces chercheurs ont pu faire la preuve, par ces nouvelles méthodes, de la gravité réelle de ce traumatisme. Ce dernier ayant causé des lésions cérébrales et un fort ralentissement du développement cérébral, le sujet a dû souffrir dans les années suivant le traumatisme, de troubles neurologiques, psycho-cognitifs et de la communication sociale, le particularisant au sein de sa communauté. La question se pose donc sur la place qu’a pu avoir ce sujet adolescent dans son groupe social de premiers hommes anatomiquement modernes, avec un handicap psychique apparu à la suite d’un traumatisme crânien dans son enfance. Compte tenu du fait que ce jeune individu a bénéficié d’un rituel funéraire unique, cette étude ferait remonter les notions de considération des infirmités et de compassion dans les sociétés humaines anciennes à au moins une centaine de milliers d’années. Ces résultats viennent d’être publiés le 23 juillet 2014 dans la revue PLOS ONE.


Le gisement de Qafzeh, au Proche-Orient, est connu pour avoir livré des fossiles représentant les premiers hommes d’anatomie moderne, datant de près de 100 000 ans, découverts dans un contexte culturel de type moustérien. 

Parmi les 27 individus représentés, le crâne du sujet n°11, âgé d'environ 12-13 ans au moment du décès, est porteur d’une lésion crânienne cicatrisée se présentant sous la forme d’une légère dépression localisée sur la partie droite de l'os frontal. Une première analyse morphologique de cette lésion avait été faite en 1981 par le paléopathologiste Jean Dastugue, qui en l’absence d’examens complémentaires autre que la radiologie conventionnelle avait conclu à un traumatisme bénin. 

Une nouvelle étude a été réalisée dans le cadre d’une collaboration franco-israélienne, en réalisant des acquisitions tomodensitométriques (CTscanner du Centre Médical Carmel de Haïfa) suivies de reconstructions tridimensionnelles réalisées sur le logiciel TIVMI® conçu pour l’anthropologie et l’archéologie par Bruno Dutailly, ingénieur CNRS au laboratoire PACEA. 

L’utilisation de ces méthodes d’imagerie 3D a permis l’étude complète des lésions crâniennes mais aussi l’analyse de leur impact potentiel sur le cerveau en réalisant un moulage virtuel de l’endocrâne.

Les reconstructions 3D montrent clairement que la fracture du crâne de Qafzeh 11 n'était pas aussi bénigne que l’examen de surface pouvait le laisser croire : elles révèlent que la fracture de l’os frontal était en fait pénétrante (embarrure), le fragment frontal fracturé se désengrenant en partie de la suture avec le pariétal, pénétrant en avant le volume endocrânien et étant responsable d’une plaie méningo-cérébrale dont on voit les traces à la surface de l’endocrâne virtuel. S’il est difficile de conclure sur l’origine intentionnelle ou accidentelle de ce traumatisme, on peut cependant affirmer, contrairement à l'hypothèse initiale d'une blessure sans gravité, qu’il s’agit en fait d’un traumatisme cranio-cérébral, très probablement responsable de conséquences neurologiques, cognitives, de la communication et de la relation sociale pour ce jeune adolescent paléolithique. En effet, les explorations 3D ont permis de localiser précisément les aires cérébrales atteintes dans la région frontale droite (aires 6, 8 et 44) impliquées dans la psychomotricité et dans la communication sociale. Il est très probable que cette jeune personne ait également souffert de troubles de la personnalité, très souvent associés, dans la littérature pédiatrique, à ces traumatismes cranio-encéphaliques frontaux.

Il faut ajouter que l'analyse du volume endocrânien de Qafzeh 11 révèle un important retard de la croissance cérébrale par rapport à l'âge dentaire du sujet, un phénomène à mettre en relation avec des séquelles du traumatisme cranio-cérébral.

En revanche, ce traumatisme n'a pas du tout affecté la configuration morphologique typique du cerveau humain. En effet, sur l’endocrâne virtuel reconstruit, les structures anatomiques peuvent être clairement identifiées et les hémisphères cérébraux présentent un développement asymétrique normal caractérisé par une saillie différentielle d'un hémisphère par rapport à l'autre, que l’on appelle « petalia ».

Il est intéressant de rapprocher les probables troubles neurologiques et comportementaux de ce jeune adolescent avec le traitement funéraire particulier qui lui a été réservé, de la part de son groupe d’appartenance. En effet, deux bois de Cervidés ont été déposés sur la partie supérieure de sa poitrine, près de son visage et en contact étroit avec ses mains. Une telle disposition atteste d’un geste délibéré et plus probablement d'une offrande funéraire. Il s’agit là d'un exemple unique dans le site de Qafzeh et d’une pratique funéraire exceptionnelle au sein des groupes humains ayant vécu au Paléolithique moyen.

Ces témoignages biologiques et archéologiques reflètent un comportement social complexe au sein du groupe de chasseurs-cueilleurs paléolithiques de Qafzeh et nous interpellent quant aux notions d'altruisme et de compassion au sein des communautés humaines préhistoriques.

A : vue supérieure du crâne (transparence) et de l'endocrâne virtuel (rose)

B : vue de détail montrant :

1 : l'enfoncement antérieur de l'os frontal fracturé (embarrure)

2 : dommages cérébraux visibles sous la forme d'irrégularités de surface de l'endocrâne

3 : désengrènement de la suture fronto-pariétale (diastasis).

 





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