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Des fouilles franco-russes à la Forge du diable

Des fouilles franco-russes à la Forge du diable

Au mois d'avril 2017, une équipe composée de chercheurs français (UMR PACEA, EDYTEM, TRACES et ARSCAN) et russes (Institut d'archéologie et d'ethnographie de la branche sibérienne de l'Académie des Sciences de Russie [IAET SB RAS], et de l’université d'état de Novossibirsk) (figure1) a fouillé près de Bourdeilles (Dordogne) un site préhistorique sous la direction de Malvina Baumann, membre de PACEA.







Figure 1 : Equipe franco-russe au début de la campagne d'avril 2017 au Fourneau du Diable

Le Fourneau du diable (figure 2), ou Forge du diable, avait été largement fouillé par Denis Peyrony dans les années 1920. Le site avait alors livré de très nombreux vestiges matériels attribués à la culture solutréenne, dont un bloc sculpté de deux aurochs. Toutes les belles pièces trouvées à l’époque (figure 3) sont aujourd’hui conservées au Musée National de Préhistoire (Les Eyzies-de Tayac-Sireuil). 

Figure 2 : Fourneau du Diable : modèle photogrammétrique des terrasses fouillées dans le premier tiers du XXème siècle, vue d'avril 2015 (modélisation : H. Plisson)

Figure 3 : Fragments de bracelet solutréen, collection Peyrony, Musée National de Préhistoire (photo M. Baumann)


Le Solutréen est une culture qui se développa vers - 20 000 ans BP durant le dernier maximum glaciaire, en France ainsi qu’en Espagne et au Portugal. Durant cette période extrêmement froide, la Dordogne connut un climat plus clément qu’ailleurs et constitua une aire de refuge pour la biomasse végétale et animale. Dans cet environnement, le Fourneau du diable présentait une configuration propice à l’occupation humaine. Situé sur un promontoire exposé au sud, à l’abri du vent et en surplomb de la rivière (la Dronne), il offre une vue dégagée sur la vallée.  

Le site, par sa dimension monumentale, eut probablement un effet attractif à toutes les périodes. Des vestiges témoignent d'une fréquentation du lieu dès le Paléolithique moyen et jusqu'à l'époque contemporaine. La reprise, depuis 2015, des déblais des fouilles anciennes a livré un matériel précieux (figures 4 et 5), car non retenu dans les collections muséographiques anciennes, notamment les déchets de fabrication de l’outillage, indispensables à la compréhension des traditions techniques. Ce matériel se rapporte non seulement au Solutréen, mais aussi à la culture précédente (Gravettien 31-22 000 ans BP), et aux cultures suivantes (Badegoulien, 19 000-17 000 ans BP, Magdalénien 17-12 000 BP), avec des inclusions plus récentes (Antiquité et Moyen Age).  Des lambeaux de sol solutréen en place, épargnés par les fouilles anciennes, ont été découverts récemment. Cette découverte va permettre de réaliser de nouvelles analyses.

Figure 4 : Parures et pièces décorées du Fourneau du Diable, fouilles 2015 – 2017 (photos :  M. Baumann, F. Plassard, H. Plisson, E. Man-Estier)

Figure 5 : Compresseurs solutréens en os (outils de façonnage des pointes lithiques), fouille 2017


Le gisement de la Forge du diable occupe une place centrale dans la thèse de Malvina Baumann « A l’ombre des feuilles de laurier, les équipements osseux solutréens du Sud-ouest de la France : Apports et limites des collections anciennes », soutenue en 2014, à l’université Paris I. L'expérience acquise a conduit Malvina à proposer un programme de recherche sur les industries osseuses du Paléolithique de l'Altaï, qu'elle étudie depuis l'an dernier à l'Institut d'archéologie et d'ethnographie (SB RAS) de Novossibirsk, dans le cadre du LIA Artemir, grâce à une bourse du Centre d'études franco-russe de Moscou (2016) et une contribution de l'IdEx, puis à une bourse de la Fondation Fyssen (2017).

Figure 6 : Malvina Baumann à la Forge du Diable, avril 2017


C'est naturellement que Malvina s'est tournée vers ses jeunes collègues sibériens pour constituer son équipe de fouille : quatre personnes en 2016 et cinq en 2017. Cette opportunité qui est offerte aux jeunes chercheurs sibériens n'est pas seulement pratique (il fait trop froid pour fouiller en Sibérie au mois d’avril !). La préhistoire française est une référence pour les archéologues russes, qui font leurs classes à partir des cadres chronoculturels du Paléolithique principalement établis dans le sud-ouest de la France par l'école de Bordeaux, à l'IPGQ (ancêtre de PACEA). De nombreuses similitudes sont à souligner entre la Dordogne et le piémont de l’Altaï, au sud de la Sibérie, toutes deux zones de refuge aux époques les plus rigoureuses du Pléistocène, qui rendent les comparaisons pertinentes. Cependant, alors que le sud-ouest de la France fut en marge des vagues de peuplement, l'Altaï russe constitua pour Homo Sapiens la porte d'entrée du nord-est du continent, entre les vastes espaces marécageux de la Sibérie occidentale et le verrou montagneux au sud-est. Comme le Périgord, cette région fut particulièrement attractive, grâce à la diversité et l'abondance des ressources.

Enfin, c’est grâce à l’Altaï russe qu’une nouvelle page de l'histoire humaine est en train de s’écrire avec la découverte récente d’une troisième lignée humaine (l’Homme de Denisova) dont les derniers représentants côtoyèrent les Néandertaliens les plus orientaux et les premiers Sapiens venus d'Afrique.

Progressivement, les modèles élaborés à partir des références françaises cèdent la place à de nouvelles propositions. Aussi les regards croisés et les partages d'expérience sont-ils stimulants entre paléolithiciens français et russes, en particulier pour la jeune génération.

Des partenariats se sont concrétisés ces dernières années avec notamment la création du laboratoire international associé (LIA) franco-russe « Multidisciplinary Research on Prehistoric Art in Eurasia – ARTEMIR », co-dirigé par H. Plisson de l’UMR PACEA et L.V. Lbova, Professeur de la chaire d’Archéologie et d’Ethnographie de l’Université d’Etat de Novossibirsk, qui découle d'un projet initial soutenu par le LaScArBx. Lancé en janvier 2015 pour une première période de quatre ans, il réunit le CNRS, l’Université de Bordeaux, l’Université de Savoie Mont-Blanc, le ministère de la Culture et de la Communication, l’Université d’Etat de Novossibirsk, l’Institut d’Archéologie et d’Ethnographie, l’Institut d’Automatisation et d’Electrométrie, tous deux de la branche sibérienne de l’Académie des sciences de Russie, ainsi que la Fondation russe pour la recherche fondamentale (RFBR). Il est à l'origine d'une convention propre entre l'université de Bordeaux et l'université d'état de Novossibirsk, et d'une autre entre PACEA et l'Institut d'Archéologie et d'ethnographie (SB RAS).

Ces conventions se sont traduites par une première thèse en cotutelle, financée par l’IdEx et par le ministère de l'éducation et de la science de Russie : Camille Lesage, doctorante UB/Université de Novossibirsk est codirigée par Jacques Jaubert (PACEA) et par Andrei I. Krivoshapkin (IAET SB RAS) sur le sujet : From Middle to Upper Palaeolithic in Central Asia and Altai : the lithic point of view.

En octobre prochain, un séminaire réunira doctorants et chercheurs de PACEA et de l'Institut d'Archéologie et d'ethnographie (SB RAS) de Novossibirsk sur le thème de la transition entre le Paléolithique moyen et le Paléolithique supérieur.

La participation de jeunes préhistoriens sibériens à la fouille d'un gisement de référence en Dordogne, sous la direction d'une post-doctorante de PACEA elle même investie sur les industries osseuses dénisoviennes, n'est donc pas fortuite.

Propos recueillis par Catherine de Noter, avec l'aimable collaboration d'Hugues Plisson et de Malvina Baumann (PACEA)

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Dernière mise à jour vendredi 07 juillet 2017


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